FRANCK SAÏSSI : UNE POÉTIQUE DE LA POROSITÉ ET DU CHAOS
Né en 1975 à Grenoble, Franck Saïssi s’est formé à l’École Émile Cohl de Lyon, à l’Académie des Beaux-
Arts de Carrare, puis aux Ateliers des Beaux-Arts de Paris. De ce parcours académique, il a extrait une
double identité : une maîtrise technique exigeante doublée d’une distance critique, presque subversive,
face au médium. Établi à Nice depuis 2000, il déploie un travail polymorphe où peinture et dessin
dialoguent autour des notions de mémoire et de déconstruction.
L’œuvre de Franck Saïssi est hantée par la notion de déplacement et d’impermanence, traduisant une
sensibilité nomade à travers l’exploration de territoires en friche, d’architectures désertées ou de zones
d’abandon. Ses toiles opèrent une déconstruction systématique de la frontière entre sphère intime et
espace public. Par des jeux de transparence, de sédimentation picturale et de lignes de fuite contrariées,
l’artiste imbrique l’intérieur et l’extérieur, abolissant la fonction protectrice de l’habitat.
Cette tension conceptuelle se double d’une recherche chromatique paradoxale. Saïssi orchestre un
contrepoint visuel saisissant : une palette de tonalités éteintes — bleus subtils, verts passés, pastels sourds
— vient tempérer la violence sous-jacente des sujets. À l’inverse, d’autres compositions s’embrasent
de nuances incandescentes et orangées, venant littéralement ronger les structures de cathédrales
et d’édifices chimériques voués à une ruine immanente. Ce rapport dialectique entre la couleur et le
sujet engendre une instabilité perceptive. Le spectateur est ainsi projeté au centre d’un chaos organisé,
sommé de questionner son propre ancrage face au désordre du monde.
En contrepoint de sa peinture, sa pratique graphique à l’encre de Chine se déploie sur des supports
textuels et mémoriels détournés : pages de livres anciens, partitions musicales ou cartes maritimes. En
apposant son tracé contemporain sur ces matériaux chargés d’histoire, il crée une sorte de palimpseste
visuel où la mémoire du support innerve le dessin. Cette production prolifique, presque compulsive,
s’apparente à une ascèse, un exutoire par lequel l’artiste structure le quotidien et formalise ses doutes
existentiels.
Techniquement, Saïssi privilégie l’encre de Chine appliquée au pinceau, dont il explore toute la physicalité.
Il tire parti de l’amplitude du médium, alternant la fluidité du lavis et la sécheresse du geste suspendu. La
rigueur de son vocabulaire plastique repose sur cette maîtrise des contrastes, des tensions entre pleins
et déliés, et de la texture du tracé.
Qu’elle s’incarne sur la toile ou sur le papier, la démarche de Franck Saïssi demeure d’une grande
cohérence thématique. En découle une œuvre puissante, résolument ancrée dans la contemporanéité
par ses questionnements, tout en restant intemporelle par la rigueur classique de son travail.
Hélène Fincker
Directrice Maison Abandonnée [Villa Cameline]
villacameline.fr
Biographie

Crédit photo : Philippe Aimar
Franck Saïssi (né en 1975, Grenoble) vit et travaille à Nice.
Son œuvre explore les architectures en cours de disparition, l’invasion de structures industrielles, la fragilité de l’existence.
Après une formation à l’École Émile Cohl (Lyon), aux Beaux-Arts de Carrare (Italie) puis aux Ateliers des Beaux-Arts de Paris, il poursuit une recherche picturale rigoureuse axée sur l’effondrement des espaces, qu’ils soient de l’ordre de la sphère privée, des territoires publics ou de la mémoire collective.
La peinture et le dessin sont pour lui des moyens de déranger, de remettre en question, d’approfondir une forme de connaissance de soi et du monde.
Installé à Nice depuis la fin des années 1990, il dessine sur des livres trouvés au détour des rues, incomplets ou dégradés, et sur des cartes marines anciennes. Dans son atelier, il peint à l’huile sur de grands formats, où il mêle architecture, perspectives et matières, dans des séries traversées par les questions de mémoire et de perte de repères.
Depuis quelques années, Hélène Fincker, directrice de la Maison Abandonnée [Villa Cameline], défend son travail avec une fidélité rare.
Sélection d’expositions
• Lost, Maison Abandonnée [Villa Cameline], Nice (2021)
• Perfect Day : Drug and Art, WhiteBox, New York (2021–2022)
• La Vie est un Film, Le 109, Nice (2019)
• Le Palais Idéal du Facteur Cheval, Musée du Facteur Cheval, Hauterives (2016)
• ST-ART Strasbourg (2023)
• Paréidolie, Marseille (2025)—(Artiste invité)
Collections
Collection Ben Vautier
Collection François Fauchon, Nice
Collection WhiteBox, New York
Collections privées, France, États-Unis, Canada
Statement
Mon travail consiste à arracher des bribes de sens à ma vie.
J’utilise différents médiums, de l’encre de Chine à l’huile, pour produire des images qui interrogent notre perception du monde et la manière dont nous l’occupons.
Je laisse parfois la place aux accidents et aux imprévus, qui deviennent des éléments singuliers de l’image, porteurs de quelque chose de mon expérience. De cette confrontation entre intention et imprévu, quelque chose de singulier peut naître.
Pour moi, le dessin et la peinture ne servent pas seulement à représenter, mais à disloquer les images, à heurter nos habitudes perceptives.
À l’encre, je choisis des papiers imprimés qui ont déjà vécu et fonctionnent comme des trames. Le dessin vient envahir ou contaminer ces supports, et parfois créer un dialogue. Il s’agit moins de rechercher l’équilibre que d’amplifier l’impact visuel, de multiplier les niveaux de lecture, de brouiller les pistes, de confronter différents systèmes d’images.
Il s’agit d’accepter un certain inconfort, de construire moins pour improviser davantage, dans l’espoir de découvrir quelque chose que je n’étais pas venu chercher.