2 juin 2017

Bonjour,

Ne vous inquiétez pas!
Ce n’est que la newsletter de Saïssi,
un gribouilleur niçois envahi par les fourmis.
Vous pouvez vous désinscrire sans piqures
en suivant le lien en bas de page.

Autoportrait, 2017

LES FOURMIS

Quelque part dans les combles
une assemblée secrète
s’était réunie en urgence :

– “L’heure est grave,
nous avons perdu contact
avec la colonie B17.
127 colons, 18 unités volantes,
39 ouvrières, une couveuse hi-tech,
ça ne disparaît pas par magie !
Amenez-moi le survivant ! ”

– “…Majesté …nous avons été attaqués,
une frappe chimique d’une rare violence,
tous sont morts, les colons, les unités volantes,
c’est un vrai cimetière là-bas…
On s’est fait repérer, la pièce était habitée…”

– “On avait dit pas les pièces habitées !
Comment expliquez-vous que le détachement
d’aludes ait décidé de s’installer là-bas ?”

– “La plinthe était moisie Majesté, c’était trop beau,
on aurait dit un débarras, un vrai taudis,
comment imaginer que c’était une buanderie?
Par chance, j’étais à la bourre pour le conseil
de colonie, c’est ce qui m’a sauvé, mais
les gaz m’ont touché, je ne sais pas
combien de temps je vais pouvoir tenir…”

– “Bien, merci pour votre témoignage,
vous êtes réaffecté au secteur reproduction,
votre résistance au Baygon pourra s’avérer
utile pour les prochaines générations.”

L’atmosphère dans l’assemblée était tendue :
en utilisant l’arme chimique, l’ennemi violait
les conventions internationales, en toute impunité.
Avant la disparition de la colonie B17,
on avait déjà du fermer la bretelle sud de l’autoroute.
Le sol et les tuiles basses du toit y étaient jonchés de cadavres…
Certains ouvriers bougeaient encore plusieurs heures après l’attaque,
les secours envoyés sur place avaient rendu l’âme
dans d’atroces souffrances.
L’accès par le petit portail était aussi condamné,
depuis l’attaque “au marteau” dans laquelle
des centaines d’ouvriers avaient péri écrabouillés.
Depuis ce jour, le conseil avait mis en place
le plan Vigipirate, liberticide et peu efficace.
Il consistait principalement en courir plus vite,
ouvrir de nouvelles routes, augmenter les cadences.

Les anciens prophétisaient :
– “Il faut tenir, on les aura à l’usure : nous sommes là depuis des millions d’années,
ces viles créatures à peine depuis quelques centaines de milliers d’années,
et vu leur stupidité, d’ici peu ils se rayeront eux même de la surface du globe.
Il faut tenir !”

Il fallait tenir, mais ce jour là,
en plus de la disparition de la colonie B17,
l’autoroute nord avait à son tour été la cible d’une attaque
et cette fois dans les combles, sur une poutre de la charpente,
à quelques mètres seulement de la colonie principale.

– “Je vous l’avais bien dit ! On va se faire repérer ici,
en plus c’est infesté de polyuréthane, on respire mal !”
radotait un ex-amant de la reine, remplacé depuis
par 178 jeunes freluquets.

– “Tu sais bien que c’est impossible, même s’ils étaient contorsionnistes,
ces monstres ne pourraient pas se faufiler assez loin pour nous découvrir.”

Les membres du conseil cherchaient à rassurer mais l’inquiétude et la colère montaient…

– “On va finir par charrier de l’arsenic comme nos cousines d’Argentine !”
– “Ça devient invivable ici, il faut partir !”
– “Rejoignons tous la colonie E12, c’est moins pire chez eux !”

Située sous des bacs à fleurs,
dans des interstices laissés béants
par un mauvais colmatage au ciment,
la colonie E12 s’étendait jusque sous un bac bétonné,
orné d’un Edelweiss en piteux état.
Harcelés par les lézards, carbonisés par le soleil,
régulièrement écrasés par des baskets, tongs et autres bottes en caoutchouc,
les membres de la colonie E12 survivaient péniblement
en élevant des pucerons dans le potager voisin.

– “Partir vivre dans cet endroit maudit, bétonné de partout ? Vous n’y songez pas !
Leur conseil a décrété l’état d’urgence permanent,
pour avoir un logement, il faut s’inscrire sur des listes d’attentes interminables,
en plus l’élevage est devenu difficile depuis que les orties ont fini en purin !
Trimer au soleil toute la journée, sur le terrain de chasse des Geckos et des mantes religieuses,
non merci, très peu pour moi !”

– “C’est vrai ! En plus, les colons volants se font systématiquement gober par les Molosses de Cestani !”

Qu’allait devenir notre joyeuse colonie de fourmis pharaon ? Irait-elle s’installer ailleurs, peut-être chez le voisin ?
Déciderait-elle de rester, en creusant toujours plus profond dans la charpente du toit pour tenter de survivre ?

Quelque part dans les combles,
une assemblée secrète
s’était réunie en urgence.

L’heure était grave.

A bientôt !

Franck